Les congolais m’ont trouvé des tas de petits surnoms, même s’ils ne me sont pas toujours réservés mais utilisés pour interpeler toute personne étrangère qui passe.  En fait, il s’agit plutôt de tentatives d’attirer mon attention et d’obtenir une conversation.  Et pour ça, tous les prétextes sont bons! 

Ici, sortir pour me balader en ville, aller faire du sport, aller au boulot ou au marché, me demande une énergie folle tellement je suis sollicitée à chaque seconde.  Au tout début, je trouvais ça fort sympathique de leur part, tous ceux que je croisais me saluant et me demandant comment j’allais.  Maintenant, j’en ai parfois – euh… souvent ? – marre de ne jamais passer inaperçue, et de me faire crier dessus à tout instant.  Oui parce que les Congolais ont un style de langage que j’interprète comme relativement agressif, mais qui n’est en fait qu’une expression de leur culture et une traduction du lingala, langue qui ne s’encombre pas de formules de politesse mais qui est au contraire très directe.  Par exemple, je dis à André que j’ai un cadeau pour lui, pour le remercier de m’avoir appris le lingala, et il me répond : « Donne ! ».  Pas de merci, ça me fait plaisir, c’est gentil, il ne fallait pas…  C’est choquant au premier abord, mais je sais que je ne dois pas m’en formaliser, c’est à moi de m’adapter à la culture congolaise et d’essayer de la comprendre… 

D’autres exemples.  On ne dit pas « bonjour madame, je voudrais acheter des mangues, s’il vous plait », on dit « donne-moi des mangues ».  Et la vendeuse ne répond pas « s’il vous plait, madame, ça fera 500 francs.  Et une bonne journée ! », elle dit « donne 500 ».  Avant de partir au marché la toute première fois avec Justine, elle m’a dit en faisant claquer ses doigts : « Va chercher des sacs ! ».  Pareil, quand je me promène en rue, ils me demandent en criant : « Yo, o keyi wapi? » (Hé, toi, tu vas où ?).  Le ton est parfois tellement agressif que j’ai envie de répondre « mais enfin ça te regarde pas, je vais encore où je veux, non ? ».  Alors qu’en fait c’est juste une question qu’on pose comme ça, dans l’espoir d’engager une conversation…  Et ce n’est pas parce qu’on crie que l’on se veut inquisiteur, méchant ou agressif.  Je sais que je dois essayer d’entendre toutes leurs interpellations dans l’optique de leur culture et pas selon mon cadre de référence, mais j’avoue que quand je suis fatiguée et que je n’en peux plus, c’est pas toujours facile…

Bref, chaque fois que je sors, on m’appelle toutes les secondes et me demande de m’arrêter pour causer.  Là où je passe souvent, les gens me reconnaissent et ont l’habitude de me voir passer, et donc je suis plus tranquille : j’ai droit à des « bonjour madame Florence, comment ça va ? », parfois accompagnés de commentaires du genre « Tu vas encore courir ?  Mais il fait trop chaud ! ».  Bref, de sympathiques conversations de bon voisinage.  Mais ailleurs, c’est parfois tellement fatiguant que la seule solution est de continuer ma route, et de faire comme si je n’entendais pas.  Parce que même si je réponds bonjour, ça ne leur suffit pas, ils continuent à crier et à m’interpeler, même si je suis déjà à 20m.

Revenons-en à mes surnoms…

  • Les classiques : Mundele, Chérie, Tantine, Petite (sachant qu’il faut prononcer le t « ts »), Madame, Mama moisi, Mademoiselle, Mami, Petite sœur.  Parmi ceux-ci, y’en a certains qui m’énervent, comme Mundele.  Oui, je suis blanche, et alors, c’est pas de ma faute !  Non mais, ça vous viendrait à l’idée, vous, de crier « Noir ! » en pointant du doigt tout Africain que vous croiseriez dans les rues de Bruxelles ?  Le « chérie » m’énerve aussi, parce que j’y perçois une connotation de drague un peu machiste, mais une fois de plus, pour eux c’est juste un mot gentil, c’est à moi de m’adapter et de l’interpréter dans le sens que les Congolais lui donnent…

  • Les adaptations des classiques quand je suis plus bronzée : Métisse, Mundele noire ou Mundele rouge (allez leur expliquer que ce n’est pas rouge mais brun… ;-)

  • Les adaptations des classiques depuis que je porte mes jupes et libayas africains : Mundele a lati congolaise (mundele habillée en congolaise).  J’ai parfois même droit à un « mundele congolaise », et ça pour moi c’est un honneur !

  • Les asiatiques : Chinois, Hi Han (issu de Ni hao, qui veut dire bonjour en chinois), Chinchanchier (5 chantiers) !  Pour de nombreux congolais – surtout dans les quartiers plus éloignés du centre de Kinshasa, au Bas Congo et surtout pour les enfants – tout ce qui n’est pas Africain est forcément Chinois.  Et quand je leur explique que non, je ne suis pas Chinoise, que les Chinois ont les yeux bridés, les cheveux noirs et la peau plus jaune, ils me regardent avec étonnement ou ne me croient tout simplement pas…

  • Masta : adaptation de « master » ou « mister », qu’on détestait au départ, Emma et moi, pour l’insinuation de supériorité qu’il contient, mais je me suis rendu compte depuis lors que même entre eux ils utilisent ce mot pour s’interpeler.

  • Yaya : à la base, ça veut dire grand frère ou grande sœur, mais c’est aussi un petit nom amical et affectueux.  C’est surtout notre gardien Kalhi qui m’appelle comme ça.  Quant à l’autre gardien, Eric, il est le seul Congolais à m’appeler Flo, en y mettant toujours une intonation super chaleureuse.

  • Flora (sans oublier de rouler le r, bien sûr) : Ca c’est le surnom que me donnent Mama Gégé, Yvette (notre couturière) et toutes les commères qui vivent avec elle et adorent me regarder essayer mes nouveaux habits en faisant leurs commentaires.  Elles sont tout simplement géniales…

  • Le plus drôle : je vous l’ai dit, toutes les tactiques sont bonnes pour essayer d’attirer mon attention.  L’une d’elles consiste à crier un prénom en espérant que ce soit le mien et que donc j’y réponde.  Mais je ne sais pas ce qu’on leur raconte à propos des prénoms féminins les plus fréquemment donnés en Europe, mais ils ne choisissent vraiment pas ceux avec lesquels ils auraient le plus de chances de tomber juste !  Parmi les plus fréquents : Odette, Marie-Jeanne et Marguerite. 

  • Ah, j’ai peut-être encore plus drôle.  Les plus distraits oublient mon prénom, et m’appellent donc Hortense.  D’après eux, ça ressemble à Florence…

Ce qui est très comique aussi, c’est que souvent ils croient que je ne comprends pas ce qu’ils disent et ne se gênent pas pour se moquer de moi dans le taxi-bus ou au marché.  Alors je leurs réponds avec humour en lingala, et là c’est l’hilarité générale !  C’est vraiment gai, maintenant je peux tenir une conversation en lingala et je comprends presque tout, ce qui me permet de ne pas me faire rouler, mais surtout d’entrer plus facilement en contact avec les Congolais, ce qui pour moi est très important.

Et tant que j’y suis à vous parler de mes contacts avec les Congolais, un petit paragraphe sur les mamas congolaises des marchés.  En fait, je me rends compte que je m’entends souvent mieux avec les mamas qu’avec les papas, qui ont souvent un ton dragueur et frimeur qui m’énerve assez vite…  J’adore aller au marché et causer avec les vendeuses, elles sont tout simplement géniales.  Allongées comme des princesses sur leurs étalages de vêtements, ou bien assises derrière leurs piles de légumes, tas de farine ou autres marchandises, ce sont de véritables commères curieuses mais tellement souriantes et amusantes.  Je commence à papoter avec celle chez qui j’achète quelque chose, très vite le message se répand qu’une mundele achète sur le marché populaire et qu’elle parle lingala, ce qui crée tout un attroupement autour de l’étalage de la vendeuse en question.  J’ai alors droit à de nombreuses questions, mais aussi félicitations et gentillesses…  Des conversations toutes simples, mais tellement riches…  De quoi me mettre de bonne humeur et remplir mon cœur de chaleur, après toute la tension et l’agitation de la ville.  Parce que le chemin pour arriver jusqu’au marché grouille de personnes qui se bousculent dans tous les sens, tout ce trafic étant compliqué par la traversée de voitures qui klaxonnent et foncent sur tout ce qui serait encore sur leur chemin.  Puis ça ne manque pas de voleurs qui n’hésitent pas à tendre la main vers mon sac, que je tiens toujours pour ne pas me faire avoir…  Et bien sûr c’est comme partout, on me sollicite à tout instant, on crie mundele dans tous les sens…  Bref, c’est un plaisir de sentir l’ambiance chaleureuse et plus paisible de l’intérieur du marché, entre les étalages des mamas qui, même si elles m’appellent de loin pour que je vienne acheter ou causer chez elles, se rasseyent tranquillement en souriant si je réponds que je n’ai pas besoin de ce qu’elles vendent, que j’en ai déjà acheté, ou qu’aujourd’hui je n’ai pas le temps de m’arrêter pour discuter.  Je crois que c’est dans ces moments les plus simples que j’apprécie le plus la rencontre et la découverte de la culture congolaise, dont j’ai beaucoup à apprendre et qui est tellement enrichissante…